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Sombres perspectives pour l'économie mondiale

Dans le sillage de la crise financière, le fléchissement de la conjoncture internationale, plutôt modéré dans un premier temps, a fait place en quelques mois à une récession mondiale. Malgré une situation interne encore favorable, l'économie suisse ne pourra pas se soustraire au recul généralisé. À plus large échelle, même si les politiques monétaires et budgétaires expansives mises en oeuvre dans le monde entier vont dans le sens d'une reprise progressive d'ici à 2010, les risques restent considérables.

Il n'était nullement surprenant qu'un fléchissement succède à la longue croissance soutenue qu'a connue l'économie mondiale entre 2004 et 2007. Il y a longtemps, en effet, que la plupart des augures économiques prédisaient un ralentissement pour 2008 et les années suivantes. Ce qu'aucun expert ou presque ne prévoyait, en revanche, c'est l'ampleur et la simultanéité sans précédent, d'un bout à l'autre de la planète, de l'effondrement des indicateurs conjoncturels auquel nous avons assisté ces derniers mois.

La crise financière déborde sur l'économie

Le ralentissement conjoncturel relativement mesuré que l'on observait dans un premier temps s'est très vite considérablement aggravé durant lautomne 2008, pour affecter toutes les régions du monde. Si l'emballement de la crise financière internationale observé depuis 2008 - et qui a atteint son paroxysme avec la faillite de la banque d'investissement américaine Lehman Brothers - n'est pas seul responsable, il a indéniablement accentué la dynamique préexistante du reflux. La crise se traduit notamment par une forte dégradation des conditions de financement pour les entreprises, due à la vertigineuse progression des primes de risque sur les marchés monétaires et de capitaux ainsi qu'au durcissement, ici et là, du crédit bancaire. Elle produit également des «effets de richesse» négatifs sur la consommation, en raison de la diminution de la fortune immobilière et en titres observée dans certains pays 1 Pour une description détaillée des voies de transmission de la crise financière à l'économie réelle, voir Jäggi S., «Les effets de la crise financière sur les économies nationales», La Vie économique, 12-2008, p. 31ss, ainsi que l'article de Thomas Helbling, p. 8ss.. L'une des principales retombées de la crise financière est probablement à rechercher dans ses très graves répercussions sur les prévisions d'affaires des entreprises et leurs programmes d'investissement. Dans la quasi-totalité des pays industrialisés, les indices économiques se sont proprement affaissés depuis septembre/octobre 2008, plongeant à des profondeurs à maints égards historiques. Les entrées de commandes - et dans leur sillage la production industrielle - ont subi des chutes spectaculaires.

Une récession prononcée aux États-Unis, dans l'UE et au Japon

Aux États-Unis, où les conséquences de l'explosion de la bulle immobilière plombent la conjoncture depuis deux bonnes années, le produit intérieur brut (PIB) a enregistré au 4e trimestre 2008 son plus fort recul (-3,8%) 2 Recul calculé par rapport au trimestre précédent et annualisé. depuis le 1er trimestre 1982. Comme on le craignait, la consommation privée a été gagnée par le mouvement baissier, elle qui constituait encore un puissant moteur de croissance ces dernières années. Dans un contexte de chute ininterrompue des prix des biens immobiliers et de forte détérioration de la situation du marché du travail, les consommateurs américains sont actuellement sans cesse contraints de restreindre leurs dépenses. Dès la fin du dernier trimestre 2008 au plus tard, les économies de l'UE et du Japon ont été touchées par une sérieuse récession, où tous les indicateurs étaient au rouge. Selon les premières données officielles, le PIB réel de l'UE s'est effondré de 6% au 4e trimestre 2008 et celui du Japon de 12,7%. La conjoncture n'affecte plus uniquement des pays comme la Grande-Bretagne, l'Espagne ou l'Irlande, en proie - comme les États-Unis - à une forte crise immobilière. Ces derniers mois, même les indicateurs de pays jugés pendant longtemps relativement résistants à la crise, parce que leurs marchés immobiliers et du crédit étaient épargnés par les phénomènes de surchauffe, ont connu une détérioration particulièrement marquée. C'est notamment le cas de l'Allemagne et du Japon, où l'essoufflement des marchés à l'exportation n'a pas pu être compensé par une demande intérieure stagnante depuis des années.

Pas encore de détente sur les marchés financiers

Depuis le quasi effondrement du système financier en octobre 2008, la situation est quelque peu revenue à la normale, grâce aux mesures de soutien prises dans de nombreux pays. C'est ainsi que sur les marchés interbancaires des États-Unis et de la zone européenne, les primes de risque ont sensiblement diminué (voir graphique 2). Cette amélioration ne saurait pour autant être qualifiée de durable, puisqu'en raison de la récession frappant l'économie réelle, de nombreux établissements financiers restent exposés à de nouveaux revers. L'évolution des marchés d'actions est significative à cet égard: leurs cours, en pleine forme au début de l'année 2009, sont de nouveau en recul et ce sont les titres financiers qui subissent les plus lourdes pertes.

Perspectives conjoncturelles pour 2009

Les perspectives économiques mondiales pour l'année en cours sont tout sauf enthousiasmantes. Suite à l'accumulation de données défavorables, de nombreux pronostics conjoncturels ont encore été revus à la baisse depuis le début de 2009. Dans les pays industriels, la contraction économique devrait se confirmer au moins jusqu'à la moitié de l'année. Les indicateurs avancés n'annoncent encore aucun retournement de situation digne de ce nom. Il ne faut pas surestimer la légère amélioration de l'indice du climat d'affaires observée en janvier aux États-Unis et en Europe, puisqu'elle part d'un niveau extrêmement bas. Il reste à connaître l'impact des programmes de relance mis sur pied par de nombreux pays. Une stabilisation des commandes et de la production serait bien plus positive, mais on nen voit guère de signe pour l'instant. La baisse des entrées de commandes de l'industrie s'est poursuivie sans répit dans la plupart des pays, au moins jusqu'à la fin de 2008. Selon les pronostics du FMI 3 Ce pronostic devrait aujourd'hui couvrir plus ou moins la moitié du spectre des prévisions, et n'être dès lors ni exagérément optimiste ni pessimiste. , les économies des pays industrialisés subiront en 2009 un recul de 2%, soit la plus forte baisse annuelle du PIB enregistrée depuis la fin de la IIe Guerre mondiale (voir tableau 1). Les États du Bric 4 Brésil, Russie, Inde et Chine. devraient cette année encore - à l'exception de la Russie - afficher des résultats positifs, mais nettement moins que les années précédentes. Le FMI prévoit 3,3% de croissance en 2009 pour l'ensemble des pays émergents (contre 6,3% en 2008 et 8,3% en 2007). Ainsi le fléchissement de leurs économies est tout aussi marqué que dans les pays industrialisés, encore qu'à un niveau structurel nettement plus élevé (voir encadré 1 Les pays émergents et en développement, dont on a si souvent vanté la remarquable croissance ces dernières années, sont à leur tour touchés par un fort ralentissement, après avoir longtemps fait preuve d'une solide résistance - contrairement aux précédentes crises des marchés financiers. Le recul de la demande en provenance des pays industrialisés, tout comme la détérioration de leur environnement financier due à la crise (hausse des primes de risque, forte baisse des cours des actions et devises sous pression), freinent sensiblement la conjoncture des pays émergents. D'autres pays très dépendants de leurs exportations de matières premières souffrent, en outre, de la chute des cours. C'est le cas de la Russie, qui subit de plein fouet la chute des prix du pétrole depuis le milieu de 2008. Au total, les indicateurs conjoncturels de la plupart des pays émergents et en développement ont subi ces derniers mois une contraction d'ampleur comparable à celle des pays industrialisés.).

Une timide, mais hypothétique reprise en 2010

Bien que les perspectives de ces prochains trimestres soient plutôt sombres pour l'économie mondiale, certains éléments devraient permettre de retourner graduellement la tendance. C'est ainsi que les interventions en matière de politique monétaire et budgétaire décidées un peu partout dans le monde pourraient contribuer à venir à bout de la crise économique cette année encore. Le FMI pronostique une stabilisation progressive de la conjoncture internationale dès la fin de 2009 et une reprise mondiale en 2010 - encore que très modeste comparée avec d'autres. On sait d'expérience que les récessions liées à des crises immobilières et bancaires sont souvent plus longues à surmonter que dans les autres cas, en raison du temps nécessaire aux processus d'ajustement. Les conditions de financement pourraient rester difficiles dans un premier temps, en raison des difficultés que pose l'assainissement du secteur bancaire. Aux États-Unis surtout, mais dans d'autres pays également, la correction du «boom» de l'immobilier et de la consommation pourrait continuer à freiner la consommation sur plusieurs années encore. Même le scénario d'une modeste reprise reste fortement hypothétique. Pour le FMI, les conditions sine qua non de sa réalisation sont une application rapide des programmes budgétaires annoncés et une détente sur les marchés financiers et immobiliers. Compte tenu des tensions persistantes sur le marché du travail, le risque d'une nouvelle spirale baissière de l'économie financière et de l'économie réelle reste élevé.

Un recul marqué de l'inflation, mais un danger de déflation limité

Presque parallèlement à l'affaissement conjoncturel, on a vu la courbe de l'inflation s'infléchir très nettement à l'échelle mondiale. Après le pic atteint par les prix du pétrole au milieu de 2008, le renchérissement est de nouveau en recul à l'échelle mondiale. C'est tout particulièrement le cas aux États-Unis, où la progression des prix à la consommation s'est littéralement effondrée en fin d'année (passant de plus de 5% à 0%). Bien que moins prononcée, la même tendance a été constatée dans l'UE et en Suisse. Dans les mois à venir, on pourrait bien observer une inflation négative ici et là; il n'y a, toutefois, guère de raisons de craindre une déflation (voir encadré 2 L'expérience nous enseigne qu'en économie, les tendances déflationnistes naissent d'un affaiblissement prolongé de la conjoncture, caractérisé par un fort degré de sous-utilisation des capacités et un taux de chômage élevé, dès lors que cette combinaison de facteurs exerce une constante pression à la baisse sur les prix et les salaires. On risque alors de voir s'amorcer le cercle vicieux d'une spirale déflationniste, alimentée par une diminution des revenus et de la demande, relayées par de nouvelles baisses des prix et des salaires. L'économie du Japon, par exemple, est marquée depuis le milieu des années nonante par de tenaces tendances déflationnistes. Étant donné le fléchissement conjoncturel actuel, accompagné d'une aggravation de la sous-utilisation des capacités de production (creusement de l'écart de production) non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier (autrement dit dans les économies émergentes également), certains risques déflationnistes existent assurément. Ils sont aggravés par une réduction du recours à l'endettement que l'on observe actuellement dans le monde entier: la pression à la vente dont ils s'accompagnent sur certains marchés - ceux des actions et des biens immobiliers notamment - ont déjà poussé et pourraient continuer de pousser divers prix à la baisse. Grâce aux interventions massives des banques centrales et des gouvernements, le risque d'une déflation prolongée et de grande ampleur paraît néanmoins très faible.). La forte baisse de l'inflation est largement imputable au recul des prix de l'énergie; par contre, si l'on fait abstraction de ce facteur, celle-ci apparaît, dans tous les pays, beaucoup moins nette. Aux États-Unis, quoi qu'il en soit, la grande faiblesse de la demande de biens de consommation se répercute toujours plus sur l'évolution des prix, ce dont témoignent aussi les opérations (à caractère anecdotique) de soldes massives dans le commerce de détail.

La récession s'invite en Suisse...

Bien que l'état de son économie intérieure la plaçait dans une situation à la base très favorable, la Suisse a été de plus en plus affectée par la dégradation massive de l'économie internationale. L'économie suisse a certes connu, sur l'ensemble de l'année 2008, une nouvelle poussée de croissance tout à fait honorable, de 2%. Mais cette moyenne cache un fort mouvement de baisse en cours d'année: après une croissance très dynamique au premier semestre 2008, le rythme faiblissait au 3e trimestre pour s'effondrer au 4e trimestre. La dégradation conjoncturelle qui frappe l'ensemble des marchés mondiaux a pour effet de freiner notre commerce extérieur. Depuis octobre, les exportations suisses de marchandises ont fortement reculé, et ce dans la quasi totalité des branches et des régions de débouché. Les premières estimations pour le 4e trimestre annoncent un repli de 9% des exportations suisses de marchandises par rapport au trimestre précédent. Une baisse comme on n'en avait plus connue depuis 1980 (voir graphique 3)! On peut dire que depuis l'automne 2008, les entrées de commandes et la marche des affaires sont en chute libre dans l'industrie. Cette détérioration ne touche plus seulement les entreprises exportatrices, mais de plus en plus les sous-traitants et fournisseurs. Le secteur financier n'est pas en reste: sa valeur ajoutée est en recul depuis le début de 2008, en raison des fortes pertes des opérations en commission. Par contraste, de nombreuses branches tournées vers l'économie intérieure, comme le commerce de détail et la construction, font encore relativement bonne figure, dès lors que la conjoncture nationale, notamment la consommation privée, demeure robuste. Il faut toutefois admettre que les événements extérieurs n'épargneront pas longtemps notre économie. La demande privée de biens de consommation souffrira de plus en plus de la détérioration prévisible de l'emploi dans notre pays. D'octobre 2008 à janvier 2009 inclus, on a constaté en Suisse une progression accélérée du chômage en données corrigées des influences saisonnières.

...malgré des conditions-cadres intactes

Il est encourageant de constater que l'économie suisse conserve la forme et qu'elle ne connaît de déséquilibre profond sur aucun marchés sectoriels. Ainsi ces dernières années, le marché immobilier helvétique n'a présenté aucun signe de surchauffe, qui aurait exigé un douloureux changement de cap. Même sur le plan de l'approvisionnement de l'économie en crédits, la situation semble moins tendue en Suisse que dans de nombreux autres pays. Elle ne présente, en tout cas, guère de signes prouvant un resserrement généralisé du crédit bancaire aux entreprises et aux ménages. La dégradation conjoncturelle mondiale pourrait, toutefois, plonger l'économie suisse dans une récession en 2009. La quasi-totalité des pronostics conjoncturels vont dans ce sens. Les dernières projections du groupe d'experts de la Confédération datant de décembre 2008 prévoient pour 2009 un recul non négligeable de 0,8% du PIB et une progression accélérée du chômage. Les «ressorts de la récession», si l'on peut dire, agiront surtout sur les exportations de biens et de services de même que sur les investissements des entreprises, que l'on sait par expérience très cycliques. En revanche, malgré un ralentissement prévisible, la consommation privée ainsi que les investissements dans la construction - quoique sous certaines réserves dans ce dernier cas - devraient continuer de stimuler la conjoncture, faisant ainsi obstacle à un recul plus accentué du PIB. L'ampleur et la durée de la récession en Suisse dépendent avant tout de la conjoncture mondiale et de l'évolution des marchés financiers. Les perspectives économiques s'assombrissent dans le monde depuis la fin de 2008, et il est de plus en plus probable que la Suisse n'échappera pas au mouvement en s'enfonçant dans une récession plus pro-fonde.

Encadré 1: Les économies émergentes dans la tourmente Les pays émergents et en développement, dont on a si souvent vanté la remarquable croissance ces dernières années, sont à leur tour touchés par un fort ralentissement, après avoir longtemps fait preuve d'une solide résistance - contrairement aux précédentes crises des marchés financiers. Le recul de la demande en provenance des pays industrialisés, tout comme la détérioration de leur environnement financier due à la crise (hausse des primes de risque, forte baisse des cours des actions et devises sous pression), freinent sensiblement la conjoncture des pays émergents. D'autres pays très dépendants de leurs exportations de matières premières souffrent, en outre, de la chute des cours. C'est le cas de la Russie, qui subit de plein fouet la chute des prix du pétrole depuis le milieu de 2008. Au total, les indicateurs conjoncturels de la plupart des pays émergents et en développement ont subi ces derniers mois une contraction d'ampleur comparable à celle des pays industrialisés.

Encadré 2: Un risque de déflation limité L'expérience nous enseigne qu'en économie, les tendances déflationnistes naissent d'un affaiblissement prolongé de la conjoncture, caractérisé par un fort degré de sous-utilisation des capacités et un taux de chômage élevé, dès lors que cette combinaison de facteurs exerce une constante pression à la baisse sur les prix et les salaires. On risque alors de voir s'amorcer le cercle vicieux d'une spirale déflationniste, alimentée par une diminution des revenus et de la demande, relayées par de nouvelles baisses des prix et des salaires. L'économie du Japon, par exemple, est marquée depuis le milieu des années nonante par de tenaces tendances déflationnistes. Étant donné le fléchissement conjoncturel actuel, accompagné d'une aggravation de la sous-utilisation des capacités de production (creusement de l'écart de production) non seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier (autrement dit dans les économies émergentes également), certains risques déflationnistes existent assurément. Ils sont aggravés par une réduction du recours à l'endettement que l'on observe actuellement dans le monde entier: la pression à la vente dont ils s'accompagnent sur certains marchés - ceux des actions et des biens immobiliers notamment - ont déjà poussé et pourraient continuer de pousser divers prix à la baisse. Grâce aux interventions massives des banques centrales et des gouvernements, le risque d'une déflation prolongée et de grande ampleur paraît néanmoins très faible.

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Frank Schmidbauer
Frank Schmidbauer
Chef suppléant du secteur Conjoncture, Secrétariat d'État à l'économie SECO, Berne



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